Démangeaison > Excuse my french

La langue française est à l’image du pays qui l’a vue naître ; vivante, complexe et bercée d’influences. « Tchao » est dérivé de l’italien comme « cawa » vient de l’arabe, et je ne parle même pas du « parking ». Ici on met une chocolatine dans une poche alors que là, on met un pain au chocolat dans un sac, voir un pochon. La serpillère et la since frottent les planchers aux quatre coins du pays une fois vidée la pelle à poussière, ou à bourrier. Dans ce pays forgé par le mélange la langue porte son histoire à travers ses accents. Pour autant, malgré cette diversité, nous sommes affublés d’un snobisme incomparable menant à angliciser ce qui ne le nécessite pas. Il faut de bonnes lunettes pour lire les traductions des slogans que nous pondent nos publicitaires trilingues (Français, Anglais, Franglais) et parfois même une solide culture anglophone pour les comprendre. Alors que partout dans le monde le Français est synonyme de bon goût, voir d’une préciosité surannée, c’est avec l’anglais que nous « faisons bien » quitte à ne pas être compris par une majorité de nos concitoyens.

Avouons tout de même que si Georges Clooney disait « Quoi d’autre ? » surtout avec son magnifique accent, ça aurait tout de même bien plus de gueule que ce « What Else ? » même pas assez britannique pour prétendre à la moindre tenue.

Quoi d'autre ?

J’ai pourtant moi-même déjà raillé la tendance à la francisation à outrance de nos cousins du Québec. Certaines traductions me semblaient à la limite du ridicule, mais sur ce point là, je ne pense pas que les adeptes du « bronzing » aient grand chose à apprendre. Qu’est-ce d’ailleurs que le ridicule sinon la manie d’un autre ? On s’habitue à tout, mais surtout à parler sa langue, comme on s’habitue au confort douillet d’une couette en duvet d’oie même si l’on a passé sa vie sur une paillasse. Notre langue est riche et la saveur des choses est déjà dans les mots. On se berce du ronron de notre langue. C’est un cocon douillet ou l’on est dégagé de l’effort de comprendre le sens premier d’un mot, où l’on saisirait du premier coup l’acidité du titre « Desperates Housewives » ou la signification de SUV. VUS (Véhicule Utilitaire Sport), ça se conçoit tellement mieux, ça veut tellement dire la même chose et ça limite tellement la crampe intellectuelle.

Mais peut-être nos publicitaires snobinards n’ont-ils d’autre but que de perdre la partie la plus anglophobe de la population. Cela doit terriblement faire vendre le discours « c’est trop bien pour que tu comprennes ». Alors je m’insurge doucement contre cette dérive et rappelle que le Français met à notre disposition un réservoir de vocabulaire qui s’appelle la Francophonie. C’est une langue belle, à qui sait la défendre, et il faut applaudir à l’apparition du mot « courriel » dans le dictionnaire de l’Académie Française et les circulaires ministérielles. Mais ne me faites surtout pas dire que je suis contre l’anglicisme ; ce n’est pas demain que j’arrêterai de partir en week-end, ou alors ce ne sera pas un problème de langue. Je souhaite juste pointer du doigt une dérive qui coupe de la compréhension pleine et entière de la population Française. Il ne faut pas oublier que le Français n’est parlé par tous que depuis peu – ce que Michel Rocard nous rappelle très bien ici, même s’il s’exprime à propos d’un autre débat – et que même si notre langue est loin d’être la dernière en terme de locuteurs, et donc plutôt à l’abri de la disparition à court terme, la mépriser ne peut qu’entraîner une décadence peu souhaitable.

J’ai rencontré dans mon enfance un homme ne parlant que patois. Aujourd’hui, le taux d’alphabétisation est de 99% et la langue Anglaise est enseignée à défaut d’apprise à 95% des élèves du secondaire qui ne couperont pas au voyage linguistique et aux films en VO pour pouvoir la parler un jour ! La langue va évidemment évoluer, mais je ne voudrai pas la voir perdre son âme et surtout, sa musicalité car comme le dit le poète, de l’île d’Orléans (au Québec) jusqu’à la Contrescarpe (à Paris), en écoutant parler les gens de ce pays, on dirait que le vent s’est pris dans une harpe et qu’il a composé toute une symphonie.

Je suis partisan de la diversité et certainement pas du débat entre bon et mauvais Français. Si je devais participer à celui cherchant à définir s’il est mieux de se stationner dans un parking ou de se parquer dans un stationnement, mon opinion est qu’on n’a pas tous ces problèmes en prenant le bus. J’aime juste qu’on parle notre langue et ses argots en lui gardant son âme métissée et subtile et en s’assurant que l’autre nous comprend. Parlons Anglais à bon escient ; l’anglicisme à tout prix n’est qu’un snobisme qui ne sert que le ridicule. Nous valons mieux que ça.

Alors quand vous irez magasiner vos cadeaux de Noël, essayez de choisir l’étal d’épicier – avec fruits en plastique – avec écrit « Epicerie » en Français sur le fronton. D’ailleurs, à propos de « magasiner », je vous soumet ce mot doux en bouche qui signifie autant « faire les magasins » qu’il désigne l’acte de choix de ce qui nous fait plaisir. Un mot gourmand et câlin à opposer au « shopping », beaucoup trop « bling-bling »… enfin, je veux dire « clinquant ». Puissiez-vous l’utiliser : vous verrez, vous aller l’aimer.

Sur ce, à propos de cadeaux de Noël, j’ai du pain sur la planche.

Bye.

Enfin, je veux dire… vous m’avez compris ?

Repères

Le texte en caractères italiques renvoie aux paroles de « La langue de chez nous », chanson de Yves Duteil (paroles et musique) – 1986

Magasiner (v.) :

    1- Faire les magasins. Je suis allé magasiner aux Galeries Lafayette.
    2- Magasiner quelque chose : Choisir ou comparer dans le but d’acheter. Acheter : Cette semaine, il faut que je magasine un manteau.
    Adverbe : Magasinage.

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