Culture > Littérature > [Livre] Ocean’s Songs

oceans_song_olivier_de_kersausonIl a les yeux bleus et le regard qui a vu Neptune en face. Il a la couenne burinée et la malléabilité du granit Armoricain qui l’a vu naître. S’il n’avait une grande gueule, il serait un cliché vivant, mais c’est un Breton au lait entier qui l’ouvre quand il pense. On dit alors de lui que c’est “un personnage”, pour poliment signifier la répulsion admirative que provoquent les vrais mufles, même quand ils sont un des plus grands coureurs océaniques de leur temps, un des piliers de cette génération au poil blanchi d’âge et d’embruns à qui un certain Éric Tabarly a montré que les Anglais pouvaient être battus en mer.
Sur la photo de son dernier livre, on reconnaît assez mal l’ancien équipier qui déconne à plein tubes à chaque fois qu’il paraît dans le “Tabarly” de Pierre Marcel. Olivier de Kersauson n’a rien plus rien à prouver ; ses actes parlent pour lui. Il a l’air de se demander si on a vraiment besoin d’une photo de lui pour illustrer le chant des océans. Il trouve que la plume sied mieux à cet exercice, même s’il a souvent photographié.

extrait

Il ne faut jamais perdre de vue que le voyageur est un corps étranger.
[…]
Toujours se souvenir que le voyageur est venu pour voir. Que la seule richesse qui ne s’achète qu’avec du courage, c’est la lenteur.

L’océan, il faudrait être d’une mauvaise foi indigne pour prétendre que Kersauson n’a rien à en dire. Il livre dans Ocean’s Songs, d’une plume étonnament fine pour une cigogne de sa corpulence (Pierre Desproges), sa propre géographie personnelle et intime de ses maîtresses marines, de leurs tendresses et de leurs vacheries, des splendeurs qui les bordent, des valeurs qu’elles imposent, des hommes et des femmes qui les peuplent, constatant, lui-aussi, que les lieux forgent les hommes sans oublier de noter, avec une pointe de nostalgie vite balayée comme une fumée de cigarette, que les hommes finissent par forger le paysage.

Entre chaque port, il dresse le portrait de chaque mer et océan traversé, avec tendresse, poésie, et parfois une pointe d’amertume, refaisant l’itinéraire de l’enfant gâté de liberté qu’il a conscience d’être. Nulle flamboyance, nulle exagération dans son propos. Olivier de Kersauson livre un portrait sensible et raisonnablement pudique qui laisse découvrir dans le sillage de son propos, les contours d’une sensibilité peu naturellement prêtée à l’Obelix de la navigation. Ne croyez pourtant pas qu’il fasse preuve de la moindre complaisance ; chacun en prend pour le grade, des Antilles à l’Angleterre, mais, sévère mais juste, l’auteur prend sa part de bâton.

Chaque escale, chaque épreuve ou souffrance, même sur terre, chaque “personnage” de la galerie de rencontres qui émaille son parcours le relie au vent et à la mer et laissent la trace de celui qui sait la chance qu’il a eu de savoir choisir sa vie, de ne pas se laisser enfermer dans les même destinées grises qui attristaient Saint-Exupéry. Il nous livre les clés de son destin d’aventurier de la vie ayant la mer comme terrain d’expression.

extrait

… mais je vais encore me faire engueuler en écrivant cela.

Ce portrait de partout qui nous laisse à entendre d’une plume fine et parfois gracieuse le chant de l’Océan revient sur les évènements qui ont amené l’auteur à les parcourir. Et parce que la mer se définit aussi par ses contours, ce livre nous offre en bonus une formidable philosophie de voyage. On peut s’étonner lorsqu’une personne à la réputation bruyante parle d’écoute et de silence, mais on se convainc vite de le laisser aller seul à la rencontre des hommes et de leurs silences, des femmes et de leurs flamboyances, habitant et habités par les rivages qui, pour d’autres, ne sont qu’escales.

On referme ce livre dense et agréable qui porte en lui des fragrances côtières, des lumières de rivages, des regards d’hommes, des ombres de femmes, l’autoportrait peu complaisant d’une figure de la voile Française qui nous livre un témoignage d’humilité qui trouvera sans peine sa place dans mon sac le jour où, à mon tour, je passerai derrière l’horizon.

extrait

Nous, Français, quand on envoyait un gouverneur en Polynésie, il quittait la métropole en uniforme sur lequel ne manquait pas un bouton. Puis rentrait en métropole en paréo. Eux [les Anglais] envoyaient leur gouverneur à Fidji, droit comme la justice. Quand le gouverneur quittait le Pacifique, la moitié des Fidji s’habillait comme lui. C’est toute la différence entre eux et nous.

5 réflexions au sujet de « [Livre] Ocean’s Songs »

  1. Cédric, tes présentations d’ouvrages sont toujours tellement joliment écrites qu’elles donnent immanquablement envie d’acheter le livre.

    Quant au personnage, moulé dans le granit et la sensibilité, aucun doute : il faut le lire…

    1. Merci Marie-Ange,

      Les belles âmes font de beaux livres qui font de belles présentations. (Au plaisir de faire celle de ton second 😉 )

      L’invitation au voyage est la cerise sur le beau gâteau qu’est ce livre et l’évidence de liens entre vos sensibilités à ce niveau en a été une des plus grosses surprises.
      Encore un coup sur le nez du culte de l’apparence.

  2. Rapport à l’extrait, honnêtement j’aime mieux celui qui ramène un peu d’exotisme (à condition de ne pas sombrer dans le ridicule bien sûr)

    1. @Bénédicte : Celui qui ramène m’est aussi plus sympathique, mais je crois qu’il ne sombrera jamais dans le ridicule. Ce qu’il ramène n’est pas un tant un paréo qu’un art de vivre et une conscience de la valeur de la différence. C’est aussi ce type de regard qui plaît dans ce livre.

      @Claire : J’essaie d’arrêter, mais parfois ça déborde. D’où ce blog.

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