Démangeaison > Faut-il interdire Jacques Attali ?

La religion du « buzz », anglicisme dévoyé dont la sonorité rappelle le zézaiement stérile du moustique et partage avec lui d’être le plus souvent l’apanage des têtes à claques, fait remonter d’étranges poissons à la surface du marécage des problèmes inutiles et des polémiques stériles.

Le premier qui m’ait donné envie d’en parler sur ce blog plus volontiers teinté de bons sentiments que de polémique est ce billet de Jacques Attali proposant sur son propre blog d’interdire le tabac. J’ai pour Monsieur Attali, l’intérêt des masses pour ceux qu’il convient d’écouter quand ils parlent ainsi qu’un désintérêt personnel tout à fait instinctif et tout à fait apolitique. En tant qu’atome de la masse qui se doit d’écouter les gens intelligents qui parlent d’un sujet sur lequel j’ai eu assez de légitimité non seulement pour émettre un avis, mais également pour en changer, j’ai parcouru la charge argumentée de l’économiste contre le tabac.

Mr Attali utilise le scandale du Mediator, ce médicament des laboratoires Servier qui a causé la mort de plus de centaines de personnes, pour introduire qu’au nom des mêmes principes qui ont conduit à son interdiction – la lutte contre les produits nocifs – il faudrait interdire le tabac.
Mon intention n’est pas d’entrer dans ce débat ; c’est cette introduction qui me choque.

Comment peut-on comparer sérieusement la nuisance provoquée par une substance mortelle prescrite en toute ignorance par des professionnels de la santé dans le but de guérir, et celle d’une substance en vente libre dont la nocivité ne peut plus être ignorée par quiconque et donc le nombre de décès imputable est connu, accessible et diffusé ?
Comment comparer des personnes qui s’intoxiquent en toute connaissance de cause, et des malades dont l’espoir a provoqué le décès ?
Comment un économiste de renom peut-il s’abaisser à comparer le traitement d’un paquet estampillé « médicament », et celui d’un paquet estampillé « Fumer Tue ». Comment peut-il faire l’erreur que je ne fais plus depuis la sixième : comparer des pommes avec des poires ?

La comparaison, pour être légitime, nécessite un grand écart temporel. On peut comparer la mésinformation et le déni de toxicité du Mediator aux débats qui ont agité la cigarette il y a des décennies, et dont on sent encore les frémissements autour du tabagisme passif.
Tant qu’à faire un parallèle, pourquoi ne pas interpréter le principe a contrario : le médicament pourrait être maintenu sur le marché avec une pleine information. Un rectangle blanc encadré de noir sur le paquet : « Ce médicament tue ».

C’est choquant, peut être, mais j’ai très présent à l’esprit le discours blasé de ce médecin expliquant les combinaisons possibles d’une demi-douzaine de médicaments afin de limiter les effets indésirables de chacun d’eux. L’un d’eux est cancérigène ; ce n’est pas ce que l’on peut appeler un problème bénin. Mais ce médicament, contrairement au Médiator, est sur le marché parce qu’il sauve des vies et qu’on n’a pas trouvé mieux pour le remplacer malgré sa dangerosité connue. (Il s’agit d’un médicament anti-rejet dont j’ai oublié le nom aussitôt que je l’ai entendu prononcer. N’hésitez pas à me rafraichir la mémoire.)

Ce qui est scandaleux dans l’affaire du Mediator n’est pas qu’il ait tué. C’est qu’on l’ait nié et qu’on ait maintenu l’ignorance.
Les médicaments tuent, et pas que les suicidaires. Faut-il pour autant les interdire selon le principe de prévention de la nocivité mis en avant par Mr Attali ? Faut-il revenir à la sélection naturelle où seuls les forts et bien portants survivent ? Faut-il protéger les gens contre eux-mêmes ? Faut-il interdire les MacDo aux obèses ?

Libéralisme

[Le libéralisme] affirme la primauté des principes de liberté et de responsabilité individuelle sur le pouvoir du souverain.

Source: Wikipedia

La liberté, Monsieur Attali, vous savez ; un de ces trois mots gravés aux frontons de nos mairies, suppose que l’on puisse faire un choix. Pour jouir de cette liberté, il faut une pleine information et le droit d’accès ; alors seulement, on peut choisir.

La république Française, n’en déplaise aux censeurs de tous bords n’a pas un devoir de moralité mais un devoir d’éducation. C’est aux citoyens de choisir. Mais peut être préférez-vous le qualificatif « d’administrés » ?

J’attendrai moi aussi la position des candidats à la présidentielle de 2012, non pas pour savoir s’ils comptent interdire la cigarette, mais comme indicateur du niveau de contrôle que nos candidats ont l’intention d’exercer sur nos vies.

Je vous accorde ceci, Monsieur Attali ; en ces temps liberticides ou se dire libéral ne suffit plus pour l’être, vous avez posé une excellente question.

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