Démangeaison > Eloge de la décence

Ce temps ou plane sur les têtes politiques l’ombre “des marchés”, entité protéiforme qui se nourrit en multipliant la richesse des peuples (principe intéressant si ladite richesse était la même que celle qui permet de nourrir les peuples) masquerait presque la perversité de sa dictature du chiffre qui gangrène jusqu’à la presse.

Jusqu’où peut-on aller pour faire de l’audience, pour un “scoop”, même éphèmère ? La limite entre l’information et le commérage est parfois floue et nombreux sont les franchissements, de celui de News of the world (NOTW), titre sabordé du groupe Murdoch et ses 5800 victimes d’écoutes téléphoniques qui n’en finit pas de faire des vagues jusqu’aux relations, parfois un peu trop amoureuses, entre la presse et le monde politique.

La course à l’audience multiplie les dérapages systémiques et de plus en plus de personnes, plus ou moins innocentes, sont brûlées sur l’autel de la renommée et dépecées par une méthode journalistique qui emprunte plus au vautour qu’au faucon.

charognard (n.m.) de charogne : […] Individu qui trouve une occasion de profit, d’avantage personnel dans les malheurs publics ou privés (Larousse)

On parviendra à arguer de la légitimité d’informer, par exemple, de la remise en liberté d’un détenu ayant défrayé la chronique vingt ans auparavant, ravivant la haine et la méfiance de Madame Michu. On n’hésitera pas, au nom de l’information, à indiquer la présence d’un ancien agresseur sexuel à proximité de la maison d’une disparue (Sans le nommer, bien entendu ; il faut respecter la présomption d’innocence. Ses voisins seuls le reconnaîtront).(1)

Qu’en pensent les anciens détenus pourtant ré-insérables, lorsque leur sortie de prison est relatée par la presse ? Qu’en pensent les cadres de chez Renault finalement mis hors de cause, dont les accusations ont fait le tour de la France ? Que pensent d’anciens agresseurs, soignés, de la mise en exergue de leur possible récidive. Qu’en pense surtout celui qui vit trop proche du domicile d’une disparue ? Qu’en pense la famille de cet homme tué par la présomption de culpabilité ?

À l’heure ou de grands groupes de presse font appel au tout venant pour les alimenter en images, on ne peut que s’effrayer devant la prise d’importance des trompettes de la renommée dans l’information et de la dé-responsabilisation qui s’ensuit.
Car le respect de l’anonymat des sources ne devrait jamais empêcher le très difficile exercice de la responsabilité et de la prise de recul.

Lorsque Wikileaks publie des câbles diplomatiques, non sans les avoir relus, ils le font sous le couvert de l’activisme qui, s’il n’excuse pas, a la décence d’être une explication. Ils le font par ailleurs des mois après les faits. Cela favorise le recul et l’analyse et limite leur impact sur l’actualité. Lorsque Caroline Sinz fait de son propre viol un matériau journalistique, elle provoque un frisson d’admiration et de discretion.
Tristane Banon appréciera.
Quelle bonne raison pourraient donner les marchands de torchons qui font les poubelles des Strauss-Kahn ? Quelle analyse, quel intérêt journalistique trouver à la révélation presque en direct et au mépris des conséquences diplomatiques immédiates de ce que Nicolas Sarkozy a confié à Barack Obama ? Le monde a-t-il vraiment besoin d’une étincelle de plus ? Si se taire n’est pas la solution, attendre que le sujet soit moins brûlant permettrait un beau sujet de fond… Tellement moins vendeur.

Oui, les Français ont le droit de savoir pour qui ils ont voté et par qui ils auraient pu le remplacer, mais peut-on le faire au mépris de la présomption d’innocence, de l’intimité, et de la prudence ? En bref, au mépris de la décence et de l’intelligence ?

On tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. On devrait faire de même avec ses doigts, avant de les approcher d’un stylo, ou d’un clavier.
Chaque diffuseur d’information devrait se poser cette question sortie des lèvres d’un journaliste campant devant le domicile de DSK : “Qu’est-ce qu’on fout là ?”. Et, à l’inverse de cette personne, à être capable d’y répondre.


(1) L’absence de liens vers ces affaires dont on n’a que trop parlé est volontaire. Et puis pour DSK, je ne saurais pas lequel choisir.

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