des Mots > L’attaque de la touillette tueuse

la-touillette-tueuseElle est là, tapie dans l’ombre d’une machine à café prétendument sans âme, à sa place dans le rang parfaitement aligné de son bataillon. Elle frémit à peine lorsque le mécanisme qui la côtoie annonce l’arrivée d’une pièce de monnaie. Elle surveille. Depuis le temps qu’elle est là, elle a appris à reconnaître les sons. Un bip ; moins de sucre. Deux bips ; ce sera sans sucre. Elle soupire un peu : sans sucre, on n’a pas besoin d’elle. Elle entend le murmure discret qui dénonce l’impatience de ses congénères. Elle entend la chute du gobelet. La poudre multicolore qui deviendra un chocolat au lait. L’eau arrive ; elle n’a jamais aimé ce bain de vapeur, mais elle est un soldat et un soldat ne se plaint pas. Elle ferme les yeux et, quand la fraîcheur revient, elle les ouvre à nouveau. Rien n’a changé. Comme à leur habitude, les gobelets glosent sur celui qui vient de partir.

Une autre pièce se fait entendre à l’entrée du monnayeur, puis une seconde. La sélection du liquide tarde. Vient finalement une troisième pièce. Elle entend la machine ronronner que celui-là est un con qui n’a jamais l’appoint et se trompe tout le temps de bouton. Alors il râle, que son café a goût de chocolat, qu’il n’avait pas demandé de lait, qu’il est bien court ce café allongé, que c’est trop sucré, que cette fichue machine ne rend plus la monnaie. Il lui est même arrivé de la violenter.

Elle se souvient de ce jour là, de son incompréhension devant ce bruit et ces vibrations. Les plus jeunes touillettes avaient paniqué. Il y en a même une qui s’était mise en travers du rail de distribution. Elle même aurait eu la nausée si elle avait été dotée d’un estomac. Pendant que revient ce souvenir, la vanne du réservoir de sucre parie qu’ils auront une plainte sur la quantité. Le monnayeur parie, lui, sur la température de l’eau.
Le gobelet tombe en faisant un bruit sec et le sucre suit avec son bruit doux qui résonne dans le fond de plastique. Le liquide brun qui sent si mauvais suit, remplit le gobelet. Elle, elle se prépare au grand saut en fixant intensément la surface liquide qui se couvre de mousse. Puis, rien n’arrive. Le gobelet s’en va sans elle. Elle entend la machine ronronner de plaisir. Au loin, une voix : “Cette putain de machine ne m’a pas donné de touillette”. La machine n’est pas prévue pour éclater de rire mais vibre de tous ses circuits. Le monnayeur et la vanne du distributeur de soupe ont tous deux perdu leur pari.

Elle, elle attend, amusée de cette blague, mais frustrée de ne pas avoir été distribuée, de voir encore s’éloigner ce moment auquel elle a consacré sa vie entière. Elle si calme, sent la nervosité monter, l’impatience la gagner. Elle se sent engoncée entre les rails. Se retient de bouger mais voudrait frapper, hurler. Elle sait que si elle se déplace trop, elle se coincera et pourrait finir jetée sans avoir connu le liquide auquel elle est destinée. L’impatience a gâché tant de touillettes avant elle.
Peut-être que la prochaine fois sera son tour. La prochaine fois qui s’annonce justement par une pièce qui descend dans le monnayeur. Une grosse pièce. Elle entend la sélection nerveuse et la chute de la monnaie. Beaucoup de monnaie. “J’ai gagné le jackpot” entend-elle. Idiot, pense-t-elle avant de se rendre compte qu’elle n’a pas fait attention à la chute du gobelet, ni à la sélection de la quantité de sucre. Elle tente de se concentrer : voit le sucre versé dans le fond du gobelet. Elle se prépare. Contrôle sa position. Elle sent la petite languette de métal qui la propulsera tête la première.
Tac.
Elle est tombée sans trop rebondir. Le liquide brun arrive. C’est chaud. Très chaud. À mesure qu’elle est noyée, elle se sent ramollir et a un moment de panique. Et si elle fondait ? Elle se ressaisit. Se prépare au mauvais moment pour lequel elle a été entraînée. Deux doigts la saisissent en effet et la font tourner, tourner, tourner. Elle se détend, applique les exercices de touillage qu’elle a appris pendant son attente dans le distributeur.
Puis elle sort, dégoûtante de café sucré, étourdie, ramollie, prête à tout abandonner comme nombre de ses prédécesseurs moins endurantes. Mais elle ne faillira pas. Elle entre dans la bouche, se sent débarrassée du café par une sorte d’animal rose et humide, glisse sur le côté et là, subrepticement, avant que l’humain n’ait le temps de se rendre compte de quoi que ce soit, elle s’ouvre en deux, écarte ses deux mâchoires acérées et, d’un geste, sûr, ferme et réfléchi depuis si longtemps, mord la langue avec autant de force que possible.

“Aïe”

Mission accomplie, se dit-elle.

Merci à Danielle F. et à ses références improbables pour l’inspiration

6 réflexions au sujet de « L’attaque de la touillette tueuse »

  1. 🙂 est ce la fréquentation assidue de la machine a café qui a inspiré cette histoire? ou bien une touillette agressive?
    En tout cas c’est bien écrit.
    Bonne soirée.

    1. Merci 🙂
      A vrai dire, c’est la conjonction d’une fréquentation régulière d’une machine avare en touillettes, ma tendance plastiquovore et des conséquences improbables de pétages de plombs entre collègues.

    1. Je vois que l’on se comprend. Mes collègues me soupçonnent de me nourrir de plastique. Je ne leur ai jamais avoué que c’était de la pure cruauté.

  2. Bonjour

    Il se trouve que j’atterris par hasard sur votre blog après avoir tapé “histoire de touillettes”.
    Figurez-vous chers inconnus que j’ai reçu via Amazon 1500 touillettes que je n’ai jamais commandées. Curieuse, je contacte le SAV. Si ce n’est moi, qui a pu m’expédier autant de touillettes. Qui? Je viens donc de deviser aimablement avec un opérateur vraisemblablement basé dans un pays ensoleillé et qui m’a confirmé que quelqu’un m’avait bien adressé ces touillettes. Un beau dialogue, vraiment. Mais je ne connaîtrais pas le nom de l’expéditeur de touillettes, un anonyme dont Amazon protègera les plus terribles secrets. Au fin fond de mon inconscient, résonne une histoire de touillettes, mais je ne sais plus laquelle. Comme j’écris parfois moi aussi, je me prends à imaginer le complot des touillettes, des anarchistes hackers envoyant au hasard des touillettes à des inconnus choisis au hasard. Absurde et dadaïste. Ou alors, l’affaire dites des touillettes empoisonnées. On ne peut les renvoyer, on finit par s’en servir, et là , c’est le drame, les 1500 touillettes sur-entraînées étaient dopées au cyanure.
    Les touillettes se vendent aussi par 100 : mon farceur ne mégote pas sur la marchandise : 1500, de quoi touiller jusqu’à la fin de mes jours.
    Et maintenant que j’ai lu votre blog, je vais inventer une histoire pour chacune des touillettes. Puisque j’ai grâce à vous découvert que les touillettes avaient une âme, des émotions et une vie vouée au grand saut dans l’inconnu. Merci à vous pour cette découverte. Et si jamais cette histoire vous inspirait, cela pourrait faire une nouvelle histoire de touillette.
    Bonne soirée.

    1. Bonjour, et merci pour ce commentaire édifiant.

      Sommes-nous face à une des rares erreurs du complot des touillettes, ou est-ce là une nouvelle technique d’attaque ? (Encore que la technique du cheval de Troie n’est pas nouvelle. Le complot de domination féline l’utilise encore aujourd’hui avec succès.) Le modeste lanceur d’alerte que je suis n’en sais rien, mais j’invite à la prudence. Peut-être est-ce là l’occasion de créer une sculpture monumentale de touillettes collées et fondue, comme un acte de paix conçu avec 1500 petits soldats de plastique ?
      Oui, je me prend à rêver, aussi.
      Bref, restons vigilants.

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