des Mots > Le Blanc des Yeux – Premier extrait
18 février 2019

Découvrez le premier chapitre de “Le Blanc des yeux”, un thriller initiatique pas si ingénu sorti en février 2019.

Marie s’approcha de la porte en bâillant. Ses yeux étaient tellement pleins de sommeil qu’elle n’y voyait pas clair et maudissait le tireur de sonnette matinal qui l’avait réveillée. Grognant à demi-mots entrecoupés de bâillements, elle ouvrit le cache du judas en s’attendant à ne voir personne. Ce genre de blagues étaient assez fréquentes dans cet immeuble d’étudiants, bien que plutôt réservées à la nuit.
Contre toute attente, l’œilleton lui révéla deux hommes. Elle eut un mouvement de recul et laissa passer deux secondes. Elle regarda à nouveau. Les deux larrons étaient assez identiques : tous deux glabres, le premier avait les cheveux rasés, sans doute pour cause de calvitie, et portait un blouson en cuir. Le second avait le cheveu ras et un blouson dont la couleur évoquait celle d’un étron résultant de la digestion d’une assiette d’épinards. La déformation du judas ne lui permettait pas d’identifier leur pantalon, mais elle paria sur des jeans bleus. Compte tenu du style chevelu et débraillé généralement constaté dans l’immeuble, elle leur trouva une bonne tête de flics.
– Qui est là ? demanda-t-elle à travers la porte.
– C’est la police.
– Ah, fit-elle satisfaite. Un instant !

Marie se retourna et jeta un coup d’œil circulaire dans la pièce. La kitchenette, à sa gauche était rangée, et elle jugea que les deux assiettes gisant dans l’évier consistaient en un désordre acceptable. La suite de son inspection révéla un salon clair et coloré et elle avait pensé à tirer la porte de la chambre : le regard ne pouvait y percevoir le bazar qui y régnait.
Pour sa part, elle se jugea à peu près présentable, même si elle était nue dans son pull à capuche bleu et son shorty rose qu’elle n’osait porter que pour dormir. Elle soupira en imaginant le regard que les deux hommes ne manqueraient pas de poser sur le drapeau américain imprimé sur ses fesses. Elle aimait bien ce vêtement qui lui rappelait ses études peu studieuses à Chicago. Ses cheveux, par contre, avaient besoin d’un vigoureux démêlage matinal. Elle choisit de les laisser en l’état pour que ces messieurs sachent qu’ils n’étaient pas les bienvenus à cette heure-ci.
Elle positionna le solide entrebâilleur et entrouvrit la porte.

– C’est pourquoi ? amorça-t-elle, bougonne.
– Vous êtes Marie Terence ? Demanda l’homme au crâne de Big Mac dans une tentative ratée de prendre l’accent anglais.
– On prononce « Terance » parce que c’est du français. Vous êtes de la police ?
– Oui mademoiselle. Nous voudrions vous parler, dit le premier homme en ouvrant son portefeuille pour montrer la carte barrée de bleu et rouge avec du blanc au milieu.
Marie tendit la main en bâillant pour prendre l’objet et le considéra longuement.
– Je peux voir la sienne aussi ? demanda-t-elle en désignant le second policier, finalement beaucoup moins dégarni que son collègue mais aux cheveux assez bizarrement assortis à sa couleur de peau. Il lui tendit son propre portefeuille sans rechigner, ce qui permit à Marie de savoir qu’elle avait affaire à Arthur Joillet – identifié comme « crâne d’œuf » – et Ousmane Behri – alias « le chevelu ».
Elle bâilla et leur ouvrit en oubliant de leur demander de quoi ils avaient l’intention de parler. Les deux hommes entrèrent comme dans une série policière, en se présentant et en regardant tout autour de la pièce.
– Asseyez-vous, je vous en prie, rebâilla-t-elle
Les policiers s’exécutèrent. Le plus petit, celui dont le crâne rasé cachait mal que même en la laissant pousser, sa jungle capillaire serait aussi fournie qu’un derrière de babouin, choisit le canapé dans lequel il chut plus qu’il ne s’assit.
– Oui, il est cassé de ce côté, s’excusa Marie. Ça surprend, mais c’est confortable, vous verrez.
– En effet, ça surprend, confirma le policier pendant que son collègue, celui au blouson à la couleur douteuse, prenait une chaise qui lui sembla plus sûre.
– Si ça ne vous dérange pas, je vais me faire un café. Vous en voulez ?
Après qu’ils aient répondu en même temps, l’un que « oui, avec plaisir » et l’autre que « non merci », elle se posta derrière le bar de cuisine, ce qui permit aux regards des deux hommes égarés entre le sol et sa ceinture, de remonter vers son visage. Le shorty rose avait commencé à déteindre sur les joues d’Arthur Joillet.

– Vous vivez seule ? interrogea-t-il.
– Oui, répondit-elle en dosant son café. Je ne suis pas trop le genre à m’encombrer de trucs poilus. Chats, chiens… Mecs.
– Oh. Vous êtes lesbienne ?
– Non, s’esclaffa-t-elle. Je n’ai pas dit que je n’aimais pas les trucs à poils. Je n’aime pas les avoir dans les pattes au petit dej, c’est tout.
– À propos de poils, connaissez-vous Mario Alaniz ? demanda le chevelu.
Marie fit un moment de silence et pressa le bouton de la cafetière.
– Oui, avoua-t-elle comme à regret. On était ensemble en master. Enfin, lui était en commerce international, mais comme il draguait à tous les niveaux, on l’a beaucoup vu.
– Il draguait un peu trop, si je comprends bien.
– Vous comprenez très bien.
– Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda le policier coiffé comme une fesse de bébé.
Marie sortit de derrière le bar et fit face aux deux hommes. Ses jambes refirent leur apparition et rompirent fugitivement la concentration d’Ousmane Behri.
– Wow, interrompit-elle, tout à coup nerveuse. On se calme. Je veux savoir ce qui se passe. Je l’ai vu il y a trois jours. Ou quatre. Quel est le problème ?
– Calmez-vous, mademoiselle ; il n’y a pas de problème, rassurez-vous. Mario Alaniz est mort hier et nous essayons simplement de reconstituer son emploi du temps, précisa le plus chevelu.
– Quoi ? Il est mort ? OK. OK… On se calme. Bon. J’ai couché avec lui mardi après-midi. Voilà. Je ne l’ai pas revu après.
– Vous avez couché avec lui ?
– Oui. Et alors ? La moitié des étudiantes de Lyon a couché avec lui. C’est un problème ? Il est canon, c’est un bon coup et on ne va plus se revoir. Je pouvais me faire ce petit plaisir, non ? répondit-elle un peu agressive en s’asseyant sur une chaise.
– Et, ça vous arrive souvent ce genre de « petits plaisirs » ? demanda le policier.
– Je vous vois venir, dit-elle en sortant un sourire charmeur qui fit monter la température de la pièce d’un degré, mais non, ça ne m’arrive pas souvent. J’en avais envie depuis longtemps, mais je n’aurai pas supporté la familiarité qu’il a avec ses ex.
– Vous n’aviez pas prévu de vous revoir ? demanda crâne d’œuf pendant qu’elle se relevait pour servir les cafés, laissant les deux hommes se laisser distraire environ quinze secondes par son côté face.
– Jamais de la vie ! On a même fait ça sur le canapé d’une copine pour ne pas qu’il vienne ici. On a tous les deux notre diplôme et je commence un job à Paris dans une semaine, autant dire que c’était parfait : aucune chance de le recroiser avant le prochain truc d’anciens élèves.
« Bon, là, bien sûr, il y a encore moins de chances, ajouta-t-elle. »
– Pourriez-vous détailler les moments où vous l’avez vu, et votre emploi du temps commun ? Continua Arthur Joillet dont le visage commençait à approcher la couleur d’un homard en cours de cuisson. Marie s’asseyait à nouveau, croisant ses longues jambes nues, et commença à boire son café par petites gorgées.
– Heu… Oui. Je suis allée à l’école mardi à deux heures et demie pour récupérer mon dossier. En partant, j’ai croisé des copines et l’une d’elles avait une cousine qui a flashé sur Mario à ce moment-là. C’est là que je l’ai vu pour la première fois de la journée. En fait je ne l’avais pas revu depuis la soirée de fin d’exams. Pendant que je parlais avec les filles, je me suis dit que c’était le moment idéal ; j’avais les clés de l’appart de ma pote, alors je suis allée sur le parking pour voir si Mario allait y revenir seul. Et il est revenu seul.
– Il était quelle heure ?
– Quelle heure ? Je ne sais pas. Attendez…
Marie réfléchit intensément quelques secondes, semblant calculer dans sa tête.
« Quelque chose comme 15 h 30/16 h 00 ? À mon avis, vous devez avoir ça sur les caméras de surveillance. Je crois bien qu’il y en a.
« Enfin bref, on est partis ensemble pour le vieux Lyon. Ma copine a un appart dans une traboule. C’est assez sympa. Sa proprio fait repeindre la chambre ; c’est pour ça que j’avais les clés. Pour le peintre. Et ça explique le canapé, aussi.
« On a fait ce qu’on avait à faire et il est parti vers six heures. Et moi pas longtemps après. »
– Vous avez passé deux heures ensemble ?
– À peu près. Je n’ai pas dit qu’on avait fait ça vite, répondit-elle moqueuse.
– Vous n’êtes pas partis ensemble ?
– Ben non, je n’habite pas loin. Et puis… Enfin, j’ai remis de l’ordre, quoi.
– Et après, qu’avez-vous fait ?
– Je suis rentrée, je me suis douchée, énuméra-t-elle en comptant sur ses doigts, j’ai grignoté un truc et je suis partie retrouver les copines au Jédusor. On avait rendez-vous vers neuf heures. J’ai dû arriver à neuf heures et demie.
– Et hier ? Qu’avez-vous fait hier ?
– Hier ? Heu ; des cartons, répondit-elle en montrant quelques boîtes entassées dans un coin. Je déménage dans une semaine. Ah oui, j’ai aussi travaillé au Jédusor à partir de 11 heures. J’y travaille encore un peu quand ils ont besoin de personnel. J’ai fini à 16 heures J’ai encore fait des cartons. Et j’y suis retourné à 20 heures.
– Donc vous étiez à Lyon toute la journée ?
– Ah oui. Je n’ai pas bougé de Lyon depuis au moins dix jours.

Les cafés étaient finis et l’entretien touchait à sa fin. Les deux policiers prirent les coordonnées des autres personnes que Marie avait citées et la laissèrent aller se démêler les cheveux tranquille.
Au moment de partir, elle se permit une question.
– Au fait, est-ce que je peux vous demander comment Mario est mort ?
– A priori, il a pris quatre balles dans le thorax, répondit le chevelu en observant machinalement sa réaction qui fut parfaitement silencieuse. Ses yeux verts plongés dans ceux du policier semblèrent vaciller sous le coup.
Ils partirent.
Elle referma la porte en silence.

Ils descendirent l’escalier. Arrivé dehors, Ousmane Behri s’autorisa à commenter.
– La vache. Pas impressionnable, la gamine.
– Non. Elle m’a donné chaud. T’as vu cette bombe ? Il a pas dû s’embêter le petit Alaniz.
– Du calme, Arthur, elle a au moins vingt piges de moins que toi, sourit Behri.
– Fais pas ton innocent. C’est pas parce que t’es bronzé que je ne t’ai pas vu rougir.
– Je n’ai pas rougi. Je me suis juste fracturé le nerf optique quand elle s’est assise.
Les deux hommes traversèrent la rue et s’approchèrent de leur voiture.
– Bon, revenons à nos moutons. Il est dix heures : on essaie de trouver la fameuse copine au canapé ?
– Ou ses voisins. Je suis assez d’accord pour lui donner le Bon Dieu sans confession, mais c’est le boulot.
– Si elle se confessait, tu deviendrais encore plus rouge.
Ils montèrent en voiture. L’inspecteur Joillet mit le contact et ils partirent sans traîner.

Marie les regardait par la fenêtre du quatrième étage. Dès qu’ils disparurent à sa vue, elle se dirigea vers la cuisine et se servit un autre café.
Elle le but, pensive.
« Trois jours, pensa-t-elle. C’est allé vite »
Elle sortit un petit téléphone noir de la poche de son pull, délaissant le smartphone posé sur la table.

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