Culture > Sur Scène > 80 fous rires autour de tout

Quelque part dans les limbes de l’inconscient collectif, surnagent les références qui forment les ciments culturels des nations. De l’expression idiomatique dont la méconnaissance dénonce l’étranger aux icônes picturales ou littéraires, l’histoire et la culture forment le brouet dont se nourrissent à la fois les nationalistes de tout poil – au nom de la sauvegarde de l’inimitable fumet dudit brouet – et leurs opposants les plus farouches, au nom cette fois de l’enrichissement dudit fumet dudit brouet.

On reconnaît pourtant l’aura culturelle d’un pays à l’appropriation de ses références par les autres – créant d’ailleurs une cohérence culturelle supra-nationale dont je me demande ce que les altermondialistes diraient. Toutes ces histoires que chacun connaît sans les avoir lues, ces Jocondes qu’on s’obstine à appeler “toile”(1), ces monuments Hugoliens popularisés par un parolier Québécois ou par un studio d’animation américain(2), ces acteurs intercontinentaux et même les naufrages inoubliables(3) sont de la soupe commune où chaque nécessiteux peut venir puiser un peu d’inspiration, pour le meilleur et plus souvent pour le pire.

Un de ces pourvoyeurs de sujets est le second auteur le plus traduit au monde, après une romancière Anglaise dont le détective préféré est – ne le répétez pas, vous risqueriez de cultiver quelqu’un – d’origine Belge et porte des moustaches dont le ridicule n’échappe à personne et je me demande parfois s’il n’y a pas rapport de cause à effet(4).
Jules Verne, car c’est de lui qu’il s’agit, a également connu les affres des “adaptations” (et je ne parle pas des “inspirés par”) dans lesquelles ne subsistent qu’une trame effilochée de l’histoire d’origine, et c’est pourtant de l’une d’elle que je souhaitais vous entretenir aujourd’hui après avoir battu mon record de longueur d’introduction.

Jules Verne photographié par Nadar

Celle-là squatte le café de la gare, à Paris, qui, comme son nom ne l’indique pas, est un théâtre à la scène restreinte et aux places divisées entre celles qui font mal au dos et celles qui font mal aux fesses. On ne s’y précipite de toutes les façons pas pour le confort, mais pour l’objet théâtral non identifié qui y sévit pour sa quatrième saison.
Le tour du monde en 80 jours revisité par Sébastien Azzopardi et sa troupe de comédiens délirants sur une mise en scène décomplexée et inventive menée à cent à l’heure autour du monde du calembour, de l’absurde, de dialogues savoureux et de références intelligentes livrées au rythme d’une mitrailleuse de l’armée Anglaise des Indes Orientales dévidant des éclats de rire entre deux respirations, entre deux hoquets.
Vu deux fois, à trois ans d’intervalle, le spectacle n’a rien perdu de sa saveur, ni sa mise en scène et ses acteurs d’une énergie et d’une mobilité essoufflantes, d’un plaisir communicatif. On rit, on pleure de rire, on s’étonne de rire. On rit décomplexé comme le texte redoutable et actuel, irrévérencieux, subtil jusque dans la caricature. On rit en cadence et en décadence des pets spirituels, des glissements vers l’absurde, de la galerie de personnages que ce voyage nous fait rencontrer.

On rit tellement que ce spectacle est une thérapie contre toutes les grisailles et un moyen de se réconcilier avec toutes nos références, avec la culture populaire, collective, Française, appelée à l’assaut de nos zygomatiques à longueur de pièce.
Enfin, on rit tellement qu’il est conseillé d’y aller accompagné pour pouvoir, à n’importe quel moment, tourner la tête pour goûter au bonheur du rire des gens qu’on aime.

(1) La Joconde est peinte sur du bois
(2) Notre-Dame de ParisComédie Musicale de Luc Plamondon et Richard Cocciante (1998)
Le bossu de Notre Dame – Film d’animation des studios Disney (1996)
(3) Non, vraiment, vous ne voyez pas ? Deux indices : 1912 à 2h20 et James Cameron (1997)
(4) Il s’agit du Hercule Poirot de Agatha Christie, mais je suis sûr que vous aviez suivi.

Repères

Le tour du monde en 80 jours
Comédie de Sébastien Azzopardi et Sacha Danino
A Café de la Gare, Paris

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