des Mots > Relax, papa

fp-720Il était pâlichon et marchait avec une langueur tout à fait en accord avec l’odeur lourde d’herbe fumée qui l’accompagnait. Il entra à son rythme dans la foule compacte, se laissant aller au gré du flot.
Bientôt, comme chacun, il se trouva immobilisé. Il entendait la rumeur des conversations de ceux arrivés bien avant lui et aimait quand la foule bruissait ainsi calmement. La promiscuité ne lui déplaisait pas, mais un de ses voisins gâchait un peu son plaisir. C’était un petit nerveux monté sur ressorts gonflés aux amphétamines qui s’agitait fébrilement dans le peu d’espace disponible. Il tournait en tout sens, semblant partir mais ne partant jamais, bousculant chacun tour à tour et revenant finalement au même endroit.

– Qu’est-ce que t’as, mon gars ? Lui lâcha-t-il finalement d’une voix de Doc Gynéco mourant pour tenter de ralentir ses mouvements de têtard piégé dans un bocal.

L’hyperactif tourna prestement – comment aurait-il pu en être autrement – sa face blafarde et pointue. C’était un de ces premiers de la classe, l’élite de demain, un de ceux qui ont le potentiel de tout gagner parce qu’ils en veulent et celui de tout gâcher parce qu’ils n’envisagent que la victoire.
“Il a pas l’air en bonne santé, le demi-homme”, se dit le grand calme avec un peu de ce mépris qu’ont ceux qui aiment le voyage envers ceux qui sont obnubilés par le but. “Il vivra pas vieux à ce rythme.”

– Je ne sais pas où aller ? Où est la sortie ? répondit l’agité ainsi condamné d’une voix essoufflée émaillée de tremblements.

on-se-calme1Derrière la panique qu’il tentait de contrôler, on devinait son entrainement. Sprinter sans doute talentueux, formé à prendre le meilleur départ : pas trop tard, bien sûr, mais aussi pas trop tôt pour se faire porter par ses poursuivants. Fer de lance de l’espèce, préparé par les meilleurs, il était un de ceux qui prenaient des notes à l’avant de l’amphi archi-comble pendant que l’autre, marcheur nonchalant, fumait au fond avec ses potes contemplatifs.
Et pourtant, le sprinteur se retrouvait là, côtoyant le marcheur comme avant le grand départ, parce que bloqué dans son élan par une barrière imprévisible, il s’était laissé submerger par la foule. Le sprinteur est un solitaire lutteur alors que le marcheur compose avec les éléments.

– Quand est-ce qu’on repart ? Est-ce que le rideau va s’ouvrir ? demanda comme on aboie l’auto-déclaré espoir de l’humain, le porteur du bagage génétique ultime piégé là au milieu de la plèbe comme un oiseau du paradis dans une bouse d’éléphant.

Le marcheur se détourna d’un air pensif, projetant une effluve canabinoïde qui sembla avoir pour effet de calmer temporairement l’excité. Il respira une fois, presque calmement, avant de se remettre à bondir de plus belle comme une mouche tenue en laisse par une hirondelle.

– Est-ce qu’elle est derrière ou est-ce qu’on repart ? Je suis encore chaud. Je peux encore enrhumer tout le monde au départ, mais faut que je sache. Pourquoi on ne m’a pas prévenu qu’il y avait une pause ?

Le grand lent réprima un rictus. Cette conversation commençait à lui faire mal à la tête, mais la naïveté de son interlocuteur arrivait à l’amuser. Tout l’être du sprinteur était parcouru d’une tension magnifique qui faisait perler des petites gouttes de sueur. Oscillant entre la pitié et le désir de calmer cette agitation, le marcheur opta pour la vérité nue, celle qui dévoilerait la vacuité des ambitions de l’élite hyperactive, alors que lui, simple marcheur, avait déjà réalisé le voyage de sa vie.

– Détend toi le flagelle, man. T’iras nulle part : on est dans un préservatif.

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